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Diane-Gabrielle Tremblay - Conciliation Travail-Famille
Futurs parents - Parents - Grands-parents > Conciliation travail–famille

Conciliation Travail-Famille :
Réalité ou utopie 


Diane-Gabrielle Tremblay est Titulaire de la chaire de recherche du Canada (niveau 1) sur les enjeux socio-organisationnels de l'économie du savoir (www.teluq.uquebec.ca/chaireecosavoir), professeure et directrice de la recherche à la Télé-université de l’université du Québec. Elle travaille depuis un certain nombre d'années sur la problématique des temps de travail et des temps sociaux. En s'attaquant plus spécifiquement à la conciliation travail-famille, elle rejoint ses préoccupations premières puisque ses travaux lui ont permis d'identifier ce qui apparaît comme l'une, sinon la difficulté majeure de cette conciliation, le temps de travail et la flexibilité du temps de travail.


Elle a récemment publié un ouvrage intitulé Conciliation emploi-famille et temps sociaux aux Presses de l’université du Québec et Octares (Toulouse, France). Ce livre est utilisé dans le cours RIN 2013 de la Télé-université, qui porte sur la conciliation emploi-famille.


Roy Hubler, de Familles d'aujourd'hui, s'est entretenu avec la chercheure. 


Quel est l'objet de votre recherche?


Depuis un certain nombre d'années je travaille sur différents thèmes notamment  sur la problématique des temps de travail et des temps sociaux et ces dernières années je travaille surtout sur la conciliation entre la vie personnelle et la vie professionnelle et tenter d'identifier les sources de difficultés majeures pour les parents. Les travaux que j'ai menés ont permis d'identifier ces difficultés et parmi ces difficultés majeures je reviens sur mon terrain habituel puisque la durée du temps de travail apparaît comme une des difficultés, l'absence de flexibilité du temps de travail en étant une autre.


Vous êtes seule ?


J'ai des assistants de recherche, dont certains qui font leur mémoire de maîtrise ou leur doctorat sur ces sujets. Parmi ces recherches, la première portait sur les secteurs de l'éducation, de la santé et des services sociaux. Par la suite une autre enquête a porté sur les secteurs privés et publics. On a tenté de diversifier les secteurs en allant dans un deuxième temps plutôt du côté de l'entreprise privée, où l’on a tenté de connaître les mesures qui étaient offertes dans les organisations. Dans les secteurs santé, éducation, services sociaux, il suffisait de regarder les conventions collectives et on avait un portrait assez complet puisque tout le monde a à peu près les mêmes mesures, même si l’accès aux mesures n’est pas uniforme partout, en raison du rôle des gestionnaires dans l’acceptation d’offrir ou non des mesures. Dans le privé, c'est intéressant de constater différentes modalités de conciliation travail-famille comme la flexibilité des horaires, le télétravail, les congés pour raisons personnelles, les cheminements de carrières adaptés à la vie personnelle et professionnelle, dans quelle mesure donc ces éléments là sont présents dans le privé. En gros, nous avons constaté que moins d'une entreprise sur cinq offrait des possibilités de flexibilité de temps de travail, et le télétravail n’est disponible que pour environ quatre pourcent des travailleurs. On ne peut pas dire que le secteur privé offre beaucoup de mesures de conciliation et lorsqu’elles sont offertes, elles ne sont pas toujours accessibles à tous. Alors, pour moi, l'obstacle majeur c'est l'absence de mesure dans plusieurs organisations.


Par la suite j'ai mené une recherche sur la conciliation emploi-famille chez les pères. Il en est ressorti le fait que l'absence de mesures, notamment dans les milieux plus masculins, fait que la conciliation est plus difficile et aussi que les hommes ne se sentent souvent pas légitimés dans leur milieu de travail de demander des aménagements de travail pour des raisons familiales. Il leur est plus facile de demander du temps pour aller s'occuper de leur voiture ou une activité sportive que pour aller à la garderie. Ils souhaitent de plus en plus assumer leur rôle de père, mais selon les milieux de travail, selon le supérieur, ils auront plus ou moins de facilité à mettre de l’avant leur demande et à profiter de certaines mesures de conciliation.


Donc, ce sont un peu les recherches que nous avons menées. On a couvert divers secteurs bien sûr et on a regardé la situation des femmes mais je trouvais important de me pencher aussi sur la situation des hommes car plusieurs revendiquent leur rôle de père et souhaitent être plus présents auprès des enfants.


En quoi une solution comme la conciliation travail famille est-elle profitable pour une société comme celle du Québec, par exemple ?


Je pense que c'est essentiel dans une société comme la nôtre. Il y a deux éléments dont le Québec doit se préoccuper. Il y a un problème appréhendé de pénurie de main d'œuvre. On n'en manque pas aujourd'hui mais déjà certains secteurs d'activité sentent un essoufflement. Le secteur de la santé, par exemple, déjà du côté des infirmières, on ne peut pas dire qu'il y a abondance. Du côté des hautes technologies aussi, on n'a pas toujours les ressources souhaitées. Donc pour s'assurer d'un développement économique cohérent dans les années à venir, la problématique de la pénurie de main d'œuvre ou de la rétention des salariés plus âgés sera importante puisqu’on peut ainsi obtenir une main d'œuvre plus abondante. À l'heure actuelle, comme les gens n'ont pas de mesures de conciliation travail famille ou d’aménagement d’horaires, lorsque les gens sont trop fatigués ou que leur emploi est trop exigeant, qu’il y une forte intensification de la charge de travail, les travailleurs vieillissants de cinquante-cinq ou soixante ans préfèrent quitter, alors que si on leur offrait une mesure de travail à temps réduit, ils resteraient peut-être plus longtemps à l'emploi. Bien sûr les gens de cinquante-cinq ou soixante ans n'ont peut-être pas de très jeunes enfants mais ils peuvent avoir des adolescents ou encore des parents âgés ou malades dont ils doivent s'occuper. Toutes ces dimensions doivent être prises en compte. Ça pourrait être simplement quelqu'un qui pour des raisons personnelles, maladies, plus fatigué, aimerait un aménagement de temps de travail. Bien sûr la dimension famille, et la présence de jeunes enfants  sont les facteurs qui me semblent justifier davantage l’intervention de l’État, et il faut s’en occuper en priorité mais je pense que les gens de tout âge on droit à une certaine qualité de vie, à un temps hors travail, quelle que soit leur situation familiale. Je pense qu'en ayant une perspective plus globale on peut probablement mieux solutionner le problème qui se poserait aux entreprises. Certaines d'entre elles diront « si on réduit le temps de travail de certaines personnes comment va-t-on combler le temps réduit de ces personnes ? » Moi je pense qu'en ayant plus de flexibilité du temps de travail, les personnes plus âgées ou vieillissantes resteront en emploi plus longtemps et on aura donc finalement fait un gain en terme d'activité sur le marché du travail.  Par ailleurs, cela peut permettre une meilleure prise en compte de la diversité des besoins du point de vue de l’ensemble des temps sociaux : temps parental pour s’occuper des enfants, temps de soins personnels ou de soins aux proches, temps de loisir, temps de formation ou d’éducation, temps de travail, etc.


J'entends que vous préfèreriez qu'on parle d'un ensemble de conciliation qui permettrait à toute personne d'aménager son temps de travail à sa convenance ?


Effectivement, l'objectif serait que tout le monde puisse avoir une qualité de vie au travail et hors travail et qu’elle soit la meilleure possible. Les entreprises ont intérêt à s'en occuper car pour elles, cela veut dire des employés plus motivés, plus loyaux, plus productifs, moins absents. La recherche nous montre bien le lien entre ces deux dimensions. Du côté de l'État, comme employeur il a le même intérêt. Par contre comme acteur social, son intervention doit peut-être s'orienter davantage en priorité vers les besoins par rapport à la famille. Bien sûr, c'est important que les gens aient une qualité de vie au travail et hors travail et que l'État s'en occupe par le biais de lla Loi sur les normes du travail, mais compte tenu de ce que j'ai vu et entendu au cours de mes recherches, je pense que  l'État doit prioriser les personnes qui ont des enfants et des parents plus âgés ou malades, avant de s’occuper des questions de loisir ou de vie personnelle, même si cela demeure important aussi, notamment sur le plan de la santé globale. En ayant une perspective plus globale, en s’intéressant au temps de travail et à l’ensemble des temps sociaux, je pense que l’État pourra mieux solutionner le problème de la conciliation emploi-famille et éviter ainsi une levée de bouclier de la part des entreprises qui pourraient dire  « vous nous enlevez de la main d'oeuvre, des heures de travail ».


Est-ce que le gouvernement Charest est prêt pour faire aboutir ce dossier ?

 

(rires) Sur ce dossier, malheureusement il ne semble pas très prêt… J'ai rencontré moi-même avec d'autres experts le Ministre, je sais qu'ils ont fait la tournée des syndicats, des groupes de femmes, des milieux patronaux, alors je crois que maintenant ils devrait avoir clairement en main ce qu'il faut sur le sujet. On s'attendait à avoir une proposition de politique à l’été 2004. Le document publié, et sur lequel il lançait une autre consultation en ligne, était décevant puisqu'il reprenait l'état de la question qui avait déjà été fait assez bien sinon mieux par beaucoup de chercheurs. Suite à la consultation, le gouvernement devraie mettre de l'avant des politiques concrètes ; c’était attendu pour janvier 2005, mais toujours rien... Beaucoup de groupes et d'individus, dont moi, avons fourni des documents aux gens qui font la recherche pour le ministère, des mémoires ont été envoyés par les groupes de femmes, les mouvements syndicaux et les milieux patronaux, alors on ne peut pas dire que nous n'avons pas fait le tour de la question. Il faut qu'à partir de là, des mesures concrètes soient prises. On a un peu l'impression que le gouvernement ne souhaite pas intervenir avec des mesures qui encadreraient très fortement la situation. Mais je crois qu'il faut quand même intervenir sinon, si on laisse à la bonne ''volonté du marché'', je crain que les individus qui ont le plus besoin de mesures n'en bénéficient pas. Par exemple, les femmes chef de familles monoparentales, qui travaillent dans le commerce de détail ou dans l'industrie de l'alimentation, qui n'ont pas des taux de rémunération très élevés, qui ne peuvent pas se payer beaucoup de services, seraient celles probablement à qui les employeurs n'offriraient rien alors que ce sont elles qui en ont le plus besoin. Pour moi c'est une crainte importante que cette différenciation de l’offre de mesures et de services, et c'est la raison pour laquelle l'État doit intervenir et pas simplement dire qu'il incitera les employeurs à le faire. Je pense que ça ne suffit pas. Il doit donner l'exemple comme employeur et mettre de l'avant des programmes, des projets pilotes, des mesures incitatives, des moyens financiers qui aideraient les PME à mettre en place des mesures pour les groupes qui en auraient le plus besoin. Je parlais des femmes monoparentales, mais je penses aussi aux jeunes hommes, dans des milieux très masculins, ça pourrait être intéressant qu'on mette en place des projets pilotes, des solutions innovatrices parce que sinon on pourrait craindre qu'il ne se passe pas grand-chose. Il faut innover et il faut diffuser l’information sur les façons dont les organisations s’y prennent pour soutenir les parents ou pour rendre plus souple l’organisation du travail.


Y croyez-vous?


Je l'espère. Sincèrement, je pense que normalement on devrait avoir quelque chose parce que c'est une problématique sociale très importante et qui a des coûts sociaux non négligeables également. Lorsqu'on parle de performance et de productivité, normalement ce gouvernement est quand même à l'écoute, et ce sont des mesures qui contribuent à la performance et à la productivité dans les organisations. On sait que les femmes sont actuellement assez scolarisées, que c'est souvent de la main d'œuvre assez choyée dans certains milieux  en raison de leurs compétences particulières, il faut que le gouvernement s'en préoccupe et j'ose espérer qu'ils auront fait leurs devoirs et lu suffisamment pour constater que de ne pas s'en occuper  peut coûter cher à la société.


Ne croyez-vous pas que ces normes sociales sont de nature à nuire à notre compétitivité ? Je pense à la Chine par exemple, où on ne risque pas de voir émerger ce genre de mesure avant longtemps et donc ça nous met en position désavantageuse sur le plan des échanges commerciaux.


Non. L'Europe est un compétiteur également et est néanmoins en train d'établir des normes pour l'ensemble des pays européens. C'est certain que compte tenu des mesures sociales que nous avons déjà au Québec, le fait de mettre en place des mesures de conciliation  ne changerait pas radicalement la donne. Nous devons plutôt aller vers une économie du savoir et de haute technologie afin de conserver ces conditions de travail et salariales que nous avons. Malheureusement, on voit qu'avec la disparition des quotas dans les domaines du textile vêtement, ce n'est plus un secteur d'avenir pour le Canada, sauf si on va vers les textiles haut de gamme ou intelligents, ou vers les vêtements haut de gamme et la mode. Je crois que nous devons aller vers de produits et services qui correspondent à notre niveau de développement et aux salaires que l'on paie actuellement. Ce ne sont pas quelques incitatifs sociaux relatifs à des mesures de conciliation travail famille qui vont changer la donne à ce niveau; l’effet sur les coûts ne serait pas si important. Nous avons sans cesse des changements technologiques et organisationnels beaucoup plus complexes et coûteux pour les organisations. Les salariés au Québec s'attendent à l’offre d’un certain nombre de mesures et de programmes au sein des entreprises. La conciliation emploi famille en fait partie. Mais ce n'est pas l'élément le plus coûteux. Dans beaucoup de cas c'est souvent une question de bon sens. D’ailleurs, le fait d'être heureux dans son travail conduit généralement à une meilleure performance au travail, tant sur le plan de la qualité que de la quantité. Je considère que la mise en place de ce genre de mesure serait plutôt une mesure gagnante dans une entreprise, et certaines l’ont heureusement déjà compris.


Informer les gens sur le concept conciliation emploi famille fait-il une différence ?


Depuis vingt ans que je fais de la recherche dans les milieux du travail, je constate que depuis quelques années la demande sociale sur ce sujet est parmi les plus fortes. Beaucoup d'entreprises, des grandes, des petites, des municipalités, des milieux régionaux, il y a une très grande sensibilité à ce sujet et ces organismes organisent souvent des conférences, comme vous le faites vous-mêmes à Familles d'aujourd'hui, et l'information se diffuse. Les hommes, même s'ils sont dans les milieux de travail masculins, par exemple, acceptent davantage de discuter de ces questions. Je ferais la comparaison avec le programme de partage du travail qui avait été lancé au début des années 80 pour contrer le chômage. On disait, dans certains milieux de travail, masculins surtout, que ce ne serait pas possible et en fait des organisations l'ont expérimenté et le bouche à oreille s'est fait et finalement dans des milieux syndicaux on était en bout de ligne très très demandeur. Alors je pense que c'est la même chose pour la conciliation travail famille. À partir du moment où il y aura quelques hommes qui auront pris des congés parentaux longs, ça deviendra plus normal et l'information circulera. Untel l'a fait ça aura un effet d'entraînement. L'attitude des collègues, des patrons y sera pour beaucoup. On est sur la bonne voie de ce côté-là mais ça prend des mesures un peu plus concrètes pour soutenir ça de la part de l'État. L'information est connue, les médias ont fait ce qu'il faut, mais si les gens n'ont pas la possibilité de faire de la conciliation emploi famille dans leur milieu de travail, c'est au gouvernement d'agir. Il faut rendre l’organisation du travail plus souple et permettre la prise en compte de l’ensemble des temps sociaux qui encadrent la vie des individus.


Le gouvernement fait-il ce qu'il faut ?


L'État comme employeur, au nombre d'employés qu'il a, devrait donner l'exemple. Jusqu'ici, je ne suis pas certaine qu'il l'ait fait. En théorie, il y a la possibilité de la semaine de quatre jours mais dans les faits, plusieurs doivent souvent amener du travail à domicile. J'ai travaillé avec des syndicats de la fonction publique, j'ai donné des conférences, par la suite les gens posent des questions, évoquent leur milieu de travail et on voit que du côté de l'État comme employeur, il y a des choses à faire. Ils n'ont pas encore fait leurs devoirs en tant qu'employeur pour vraiment donner l'exemple. Si eux le faisaient, la diffusion de l’information serait lancée, compte tenu de l’importance de l’État comme employeur. Le parti libéral hésite à intervenir fortement et surtout à ajouter des contraintes auprès des employeurs. Il est surtout sensible aux pressions du patronat qui dit qu'il y beaucoup de mesure dans les organisations. Oui, il y a peut-être des mesures mais ce n’est pas généralisé et de plus, ce sont des mesures très arbitraires,  et tous les employés ne peuvent pas en profiter. Ils n'ont pas manifesté à ce jour une volonté très ferme à aller de l'avant.  Je crains un peu qu'ils se laissent aller à faire seulement de l'information et souhaiter que les entreprises fassent quelque chose d'elles-mêmes. Malheureusement, ça se traduira par des inégalités très fortes entre les PME et les grandes entreprises, et selon les secteurs. Il faudrait qu'il y ait plus que ça.


Aurons-nous une loi ?


Difficile à dire. Une entente vient d’être conclue avec Ottawa  pour ce qui est des congés parentaux, mais pour le reste, on n’entend rien. Nous sommes dans l’attente depuis plus d’un an sur cette question. Pour ce qui est des congés parentaux, il faudra voir ce qui sera fait, car il avait été proposées beaucoup de modifications. Est-ce que les travailleurs autonomes seront inclus? Donnera-t-on beaucoup plus de flexibilité au régime ? Va-t-on accroître le niveau de rémunération pour le congé parental ? Éventuellement prévoir les deux mois de congé réservés aux pères, ce que je trouverais fondamental ? Là aussi, on aura des indication intéressantes. Il y aura des éléments intéressants à regarder au cours des prochains mois sur ce plan là.


La conciliation travail famille est une solution souhaitable pour une société évoluée, vos études et d'autres sources d'informations arrivent à cette conclusion. Comment se fait-il que le Conseil du Patronat, pourtant bien informé, y soit toujours résistant ?


Je ne les ai pas entendu s'exprimer clairement contre une telle politique, bien qu’il est clair que le patronat ne favorise pas de mesures ou de politiques contraignantes pour eux. Je les ai entendu surtout lorsque le Parti Québécois avait proposé la semaine de quatre jours. Là-dessus ils avaient été vraiment réticents et négatifs. Par contre sur la conciliation emploi famille, je n'ai pas entendu de position très nette. C'est certain qu'il n'y a pas de soutien très fort de leur part et règle générale, ils préfèrent qu'il y ait le moins de mesure contraignante possible. Je suis certaine que si le gouvernement amène des aménagements concernant les normes du travail, ils ne vont pas nécessairement applaudir. Je pense qu'ils sont quand même conscients du fait que dans certaines grandes entreprises, je pense au secteur bancaire, au secteur pharmaceutique, ou au secteur des technologies de l'information, ça se fait déjà pas mal car pour attirer les femmes ingénieures (et de plus en plus les jeunes pères également ) dans ces domaines de compétence, les entreprises doivent offrir ce type de programmes. Mais le membership est partagé. Ce qu'elles craignent c'est l'imposition de normes. Elles sont généralement allergiques à tout ce qui serait contrainte.


Elles n'ont rien dit là-dessus parce que rien n'a été proposé ?
Ils ne viendront pas réveiller le chat qui dort ?

 

Non, mais la Fédération de l'entreprise indépendante a été plus active sur le sujet et ils ont fait des enquêtes auprès de leurs membres. Ils ont dit au gouvernement que 90 % de leurs membres avaient des mesures. Évidemment, il faudrait voir quelle est la nature de ces mesures, qui est admissible à ces mesures, est-ce que tous les membres du personnel y ont droit, à quelles conditions. Je n’ai pas interrogé beaucoup de PME, mais de ce que j'ai vu dans quelques cas, je suis convaincue que ce ne sont pas des mesures de conciliation emploi-famille en or. C'est certainement de la bonne compréhension, de la souplesse de temps en temps, comme par exemple on va comprendre la maladie d'un enfant un jour, etc. Mais probablement dans la très grande majorité des cas, ce n’est pas formalisé et il peut y avoir de l’arbitraire. Parce que mes résultats m'indiquent que moins d'une entreprise sur cinq, et là je parle du milieu syndiqué donc à priori mieux nanti à ce titre, moins d'une entreprise privée sur cinq avait des temps de travail flexibles, des mesures de réduction de temps de travail, la semaine de quatre jours. Alors par quel miracle  tout cela se retrouverait-il dans 90 % des PME ? Ça me semble complètement incroyable. Impossible. Il me semble que le portrait dans les PME est certainement assez apparenté et probablement qu'il y moins d'une entreprise sur cinq qui offre ce type de mesures d’aménagement du temps de travail, pourtant les plus souhaitées par les parents de jeunes enfants. Mais que par contre, on a vu que si un employé fait une demande spécifique un jour il y aura une certaine compréhension de la part de l'employeur. Mais de la à avoir de un programme de télétravail régulier, des horaires flexibles en permanence, un cheminement de carrière adapté, des congés personnels importants, des congés spécifiques pour la famille, des congés pour les rencontres scolaires, je suis convaincue qu'il n'y a pas 90 % des PME qui offrent ça.


J'émets une théorie farfelue. Tout a toujours tourné autour de l'entreprise et là on demande à l'entreprise de tourner autour des familles. N'est-ce pas une révolution ?


Finalement les entreprises doivent se rendre compte qu'en quarante ans les femmes sont maintenant de plus en plus sur le marché du travail. Que ce ne sont plus seulement les hommes au travail et les femmes à domicile. Je pense que de toute évidence les employeurs souhaitent profiter de la main d'oeuvre féminine parce qu'elle est bien formée, qu'elle est compétente, et il y a plusieurs secteurs où elle est fondamentale. Comme on offre des mesure de santé ou des vacances, ils doivent se rendre compte qu'il y des choses à faire en ce qui concerne la conciliation emploi-famille et l’aménagement du temps également.


Vous me parliez des entreprises qui engagent des femmes instruites. Ce sont probablement de plus grosses entreprises, syndiquées et avant-gardistes. Mais qui ne constituent que la pointe de l'iceberg. Un grand nombre de travailleurs oeuvrent dans d'obscures PME où ces mesures sont plutôt impopulaires. Pour eux c'est la loi qui va faire la différence, non?

 

Tout à fait. On touche là à la majorité et notamment à des secteurs féminins, comme le commerce de détail ou encore des secteurs fortement masculins, où il ne se fera pas grand-chose d'important, si on ne donne pas l'exemple ou s’il n’y a pas des incitatifs et des contraintes.


Y a-t- il un facteur qui serait potentiellement porteur de changement radical ? Une centrale syndicale par exemple qui prendrait les devant en disant : ''Nous on va dans ce sens là ''.


Je sais que les centrales syndicales s'expriment de plus en plus sur ce sujet là. Le syndicat des professionnels du gouvernement du Québec accorde une importance assez grande à cet aspect. Comment ça se traduit dans leur négociation, on verra. La CSN en a déjà parlé mais ça n'est jamais allé très loin dans les négociations, ou du moins on n’a pas obtenu des mesures inédites. Du côté des syndiqués, je ne serais pas surprise que dans les prochaines négociations avec le gouvernement, ça ressorte de plus en plus. Bien sûr il s'agit d'une négociation et ils n'obtiendront pas tout ce qu'ils demandent, mais si eux le demandent, on fera un bout de chemin.


Peut-on présumer qu'il s'agit d'un mouvement irréversible ?


Je pense que oui. À moins qu'on ne veuille retourner les femmes ou les hommes au foyer pour s'occuper des enfants. La tendance actuelle veut que les femmes et les hommes souhaitent être présents sur le marché du travail et aussi avoir du temps pour s'occuper de leur vie familiale. Une des choses qui joue beaucoup en faveur de ce mouvement c'est que de plus en plus d'hommes l'exigent et la pression se fait sentir. Tant qu'il n'y avait « que de femmes », entre guillemets, qui l'exigeaient, les employeurs disaient que c'était de la main d'oeuvre féminine, que dans certains cas elles étaient facilement remplaçables, donc ils n'avaient pas besoin de s'en occuper. Mais à partir du moment où dans certains secteurs c'est de la main d'œuvre masculine, technicienne, professionnelle, cadre, à ce moment-là il y a une attention plus grande et tout ça mis ensemble, il sera difficile de ne pas s’en préoccuper.


Est-ce que vous sentez des pressions de la part de jeunes qui entrent sur le marché du travail et qui voient leur avenir familial moins intéressant à cause de ce facteur?


Une des choses que j'ai pu constater c'est que les jeunes et les personnes plus âgées étaient plus intéressés par des réductions d'heures de travail pour mieux concilier leur vie familiale ou personnelle et leur temps de travail. Ceux de la tranche d'âge du milieu, probablement à cause de charges de responsabilité financière plus lourdes, étaient moins portés à réduire leur temps de travail et surtout à le réduire avec une réduction possible de la rémunération. Les gens de ressources humaines nous disent cependant que les jeunes demandent dès leur entrevue de sélection pour un poste, quelle est la politique de l'employeur en ce qui concerne la flexibilité, les conditions de travail, les déplacements à l'extérieurs de la ville, la fréquence de ce type de déplacement, la durée du travail. Donc clairement c'est un aspect qui entre en ligne de compte lorsqu'ils choisissent un poste. Et ça, les gestionnaires de ressources humaines sont obligés d'en tenir compte. On nous le dit beaucoup et dans plusieurs milieux. On peut penser à des secteurs de hautes technologies, ingénieurs, mais je pense aussi au secteur policier, où c'est devenu une préoccupation importante. Il y a de plus en plus de femmes dans le secteur policier mais il y a une majorité d'homme encore et les jeunes hommes sont très préoccupés par ça. D'ailleurs il y a un bon pourcentage de couples qui travaillent tous deux dans le secteur policier, de sorte que la problématique se présente de façon aigue, surtout s'ils ont des horaires variables. Les  jeunes pères veulent être aussi présents que leur conjointe auprès de leur famille. Ils émettent donc des demandes à l'égard des employeurs et ils font leur choix de poste en tenant compte des avantages présents ou absents sur le plan de la conciliation emploi-famille.


Est-ce que ça ne fait pas peur aux employeurs toutes ces demandes ?


Ça dépend lesquels. Ceux qui gèrent à court terme, dont la seule finalité est de réduire les coûts, ont peur. Ceux qui voient loin, qui innovent, qui réfléchissent à plus long terme, ceux qui veulent s'établir sur les marchés avec des produits de qualité, en offrant des services nouveaux, ceux-là vont probablement considérer que la société a évolué et sont à même de voir que dans leur personnel ces demandes là sont importantes. Je ne pense pas qu'ils soient si apeurés ni si étonnés. Peut-être qu'ils ne savent pas encore très bien comment s'y prendre. Je pense qu'il y a un bon travail de sensibilisation à faire, surtout auprès des cadres, puisque la réalité n'était probablement pas la même pour eux lorsqu'ils sont entrés sur le marché du travail. Beaucoup ont aujourd'hui des enfants qui entrent sur le marché du travail et qui vivent ces nouvelles réalités et, surtout pour ceux qui ont des filles qui vivent ces réalités, ils y sont beaucoup plus sensibilisés.


Est-ce que la société du Québec offre un climat social propice à ce concept ?


Je dirais que oui. Je pense qu'on est à mi-chemin entre les États-Unis et les pays scandinaves. Il y a un certain nombre de modèles en ce domaine. Les pays scandinaves font vraiment de la conciliation famille travail un objectif social important et souhaitent permette aux parents de travailler et de s'occuper de leur famille. Les pays anglo-saxons comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont au contraire des pays où on considère que cette question relève de la vie privée des individus, quoique la Grande Bretagne soit sous l’influence de l’union européenne et doive tenir compte de ses directives, ce qui l’amène à changer graduellement. De grandes entreprises où l’on engage des ingénieurs, par exemple, vont offrir des conditions de travail plus intéressantes habituellement, même dans les pays anglo-saxons; les avantages sociaux et familiaux peuvent souvent être plus importants que dans la PME, même si les heures de travail sont par ailleurs souvent longues. Mais dans d'autres secteurs, où l’on emploie des femmes, des femmes cheffes de familles monoparentale, des personnes hispanophones, ou noires, il y  a souvent beaucoup moins de mesures offertes à ces catégories de personnels.


Au Québec on se situe quelque part entre les deux pôles. Je pense même qu'on est plutôt tenté par la vision européenne où l’on pense que l'État a un rôle à jouer et où l’on tente d'appliquer une certaine équité. Les gens ne sont peut-être pas prêts à payer n'importe quel prix mais je pense qu'ils sont plus sensibles qu'aux Etats-Unis à ces questions.


Le fédéral fait-il quelque chose à ce sujet?


En fait le fédéral a finalement transféré la gestion du programme de congé parental au Québec. Le fédéral avait aussi allongé à un an la durée du congé parental,mais il n’y avait malheureusement aucune mesure incitative pour augmenter la participation des pères, comme c’est le cas dans les pays scandinaves, où l’on trouve un ou deux mois réservés au père.


Comment se fait-il en terminant que les pays scandinaves ont pu implanter ces mesures et que chez-nous nous en soyons encore à vouloir l'implanter ?


Cela vient du fait que dans l'après guerre, il y a eu là-bas une pénurie de main d'œuvre assez importante et les entreprises ont dû se préoccuper davantage de la qualité de l’organisation du travail et du temps hors travail, ce qui a mené à une meilleure conciliation emploi famille. Je pense que c'est ce qui favorisé les pays scandinave et par la suite, c'est resté une tradition, même lorsque le chômage a augmenté. Je ne crois pas qu'ils étaient à priori plus altruistes. Ici, comme on appréhende un peu dans certains secteurs une pénurie de main d'œuvre, c'est un facteur qui servira la conciliation travail famille au Québec.


Est-ce que certaines mesures peuvent faciliter la conciliation emploi-famille ? le télétravail ou le travail autonome ? est-ce qu’au contraire, le fait d’apporter du travail chez soi nuit à la conciliation ? Voilà l’objet d’une nouvelle recherche; on peut participer à une étude en ligne sur la conciliation travail-famille en répondant aux questions à l'adresse suivante :


www.teluq.uquebec.ca/formes

 
2005-03-31

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