La juge Andrée Ruffo a rendu les armes le 18 mai dernier. Ayant le sentiment de ne plus avoir la possibilité de remplir son rôle de juge, constatant que la Direction de la protection de la jeunesse use d'un pouvoir indu, elle a choisi de quitter la magistrature. Cette juge reconnue pour avoir une grande force de caractère et des convictions ne baissera toutefois pas les bras et s'emploiera encore à défendre les enfants a-t-elle affirmé au Réseau Familles d'aujourd'hui. Gaëlle Trébaol, directrice de contenu, a eu un entretien passionnant avec l'ex-juge Madame Andrée Ruffo.
Gaëlle Trébaol : La fonction de juge comporte-t-elle plutôt des privilèges ou des obligations?
Madame Andrée Ruffo : En théorie, c’est sûr que ce sont les obligations qui doivent prévaloir. Il y a aussi toutefois beaucoup de privilèges sauf qu’il faut faire attention car les privilèges sont là pour nous aider à faire mieux notre travail, à mieux servir. C’est ça la notion d’être au service. Nous avons un bon salaire, de bonnes conditions mais tout ça c’est pour garantir l’indépendance pour ne pas qu’on subisse des pressions. Malheureusement, actuellement les juges subissent une énorme pression de la part de la DPJ. Pour moi c’est clair, ce monopole a pris le dessus sur tout. Quand il y a un monopole de services, c'est un réel problème.
Gaëlle Trébaol : Les enfants sont-ils mieux protégés par la loi qu’il y a 20 ans?
Madame Andrée Ruffo : Il n’y a pas de comparaison. À chaque année, ça empire… Il y a eu des moments où ce n’était pas l’État qui prenait automatiquement en charge les enfants. On faisait appel à la communauté. On vit dans une communauté, sur une rue, dans une paroisse et il y a des gens qui peuvent tendre la main, qui peuvent être attentifs. On disqualifie combien de centaines de grands-parents... Voyons donc! Je pense qu’il y a un grand tournant à prendre. Il faut se recentrer sur l’enfant, refaire le lien avec la communauté et dans les cas très difficiles faire appel à l’État.
Gaëlle Trébaol : D’après vous, il y a plus de cas d’abus ou de négligence qu'avant?
Madame Andrée Ruffo : Je ne sais pas mais ma mère qui a 86 ans me dit que ça a toujours existé. Il faut faire le bilan. Il y a de plus en plus de parents pauvres, dévalorisés, en colère qui ne trouvent pas leur place dans la société. Ces parents ont du mal à assumer leurs responsabilités face aux enfants. Il faut en déduire qu’il y a plus d’enfants souffrants. Je regarde autour de moi toutes les familles reconstituées. Ce n’est pas facile! Tout à coup, arrive un enfant... Comment peut-il faire sa place quand il y en a déjà 7 ou 8 qui sont ensemble depuis toujours! Deux ou trois ans après, il y a encore des changements. C’est pas évident. Il y a des choses à repenser en profondeur. C’est sûr que la solution, ce n’est pas le monopole de la DPJ!
Gaëlle Trébaol : Que proposez-vous à la place? Vous parlez de l’aide de la communauté. Est-elle prête à prendre ce rôle?
Madame Andrée Ruffo : Bien sûr! Sauf que… Lorsque je suis arrivée à Saint-Jérôme, je voulais motiver les gens, former des bénévoles. Pourquoi ne pas donner du répit aux femmes et les hommes qui sont seuls! On m’a dit que je n'avais rien compris. On m'a dit ça durant toute ma vie professionnelle... Il y a des syndicats très puissants et ces gens-là ne sont pas diplômés. Mais depuis quand faut-il être diplômé pour aller garder des enfants? J’ai parlé à un ministre, il y a plusieurs années, qui m’a dit que j'avais raison. Celui-ci m'a invité à élaborer ma pensée. Il m'a dit qu'à Montréal, il existait plus de 25 syndicats dans le domaine des enfants! Soutenons tout simplement les familles. Quand on place trois enfants dans un centre d’accueil, cela coûte 300 000$. On les sépare, on leur attribue chacun une travailleuse sociale. Finalement, ça coûte ½ million. Pourquoi ne pas leur offrir plutôt un logement correct, un thérapeute qui irait dans la famille une fois par semaine. Est-ce qu’on ne pourrait pas avoir une cuisinière qui pourrait aider à faire la cuisine? On n'aurait pas dépensé le quart de ça… On aurait pourtant des parents plus compétents et des enfants plus unis. Voyons donc! Au départ, si c’est institutionnalisé ça ne peut mener qu’à un échec.
Gaëlle Trébaol : Combien d’enfants placés ne devraient pas l’être?
Madame Andrée Ruffo : Je ne sais pas mais je sais que 50% des enfants qui sont dans des centres d’accueil sont déprimés et ils ne sont pas traités. "Parquer" un enfant dans un centre d’accueil sans l’aider alors qu’il aurait pu rester dans son milieu familial suivi par un bon psychiatre et peut-être aidé par des médicaments, cela ne permettrait pas de sauver de l’argent mais sûrement de sauver un enfant et sa famille. On pourrait faire des choses intéressantes. Il y a des gens qui sont tellement pauvres qu’ils ne peuvent avoir de loisirs alors on place leurs enfants!!!
Gaëlle Trébaol : On entend souvent dire que que les enfants négligés deviennent eux-mêmes des parents négligeants. Qu’en pensez-vous?
Madame Andrée Ruffo : Pour moi c’est une certitude absolue que tout relève de l’enfance et de ce qu’on a préservé. Les gens sont marqués par des années d’abus ou de négligence mais je pense qu’on peut être soutenu et devenir plus fort. Je crois à la résilience. Tous les enfants abusés sexuellement ne deviennent pas des violeurs ou des tueurs par contre, lorsque j’ai rencontré des prisonniers qui avaient tué, tous avaient été violés très jeunes. Il n’y a pas d’équation sauf que des êtres souffrants qui ne sont pas soulagés portent ceci toute leur vie.
Gaëlle Trébaol : Vous avez dit en conférence de Presse : « on demande à des juges d'être silencieux, complices dans les sévices que subissent les enfants. » Quelle latitude devrait-on offrir aux juges?
Madame Andrée Ruffo : Toute la latitude pour appliquer la loi! La loi dit qu'on doit décider dans l’intérêt de l’enfant et le respect de ses droits. Pourtant, la DPJ vient dire de ne pas appliquer une ordonnance parce qu’on n' a pas assez de ressources. Par exemple, je crois qu'un enfant ne doit pas venir à la cour seul. C’est pas un petit paquet vert qu’on dépose. J’en ai fait une pratique. Quand les enfants viennent à la cour parce qu’ils sont accusés, je demande toujours à ce qu'ils soient accompagnés. On prend des enfants de n’importe où et des transporteurs s’en occupent. Ils les déposent dans un petit cubicule à la cour et l'enfant vient à la cour tout seul. J’ai vu ça des centaines de fois. J'ai toujours demandé aux enfants de revenir avec quelqu’un et j'ai constaté que mes ordonnances n’étaient pas respectées. Une avocate de la DPJ qui m’aimait bien m’a dit un jour qu’il fallait que je sache que la DPJ avait été voir mon coordonnateur pour ne pas avoir à amener les enfants. On est passé par-dessus un juge qui avait rendu une ordonnance pour faire plaisir à la DPJ... On a dit de ne pas respecter mes ordonnances, c’est quand même extraordinairement grave! Je peux multiplier à l’infini les exemples! Pour l’indépendance de la Chambre de la Jeunesse, on repassera… Ça je vais m’y attarder, je vais le démontrer et on va changer les choses! Les enfants ont besoin de juges indépendants et si on ne veut pas de juges, qu’on nomme donc des travailleurs sociaux et qu’on cesse de faire semblant! Si on veut des Juges, il en faut des vrais et si on n'en veut pas qu’on le dise.
Gaëlle Trébaol : Votre vision des choses est-elle entérinée par certains de vos collègues?
Madame Andrée Ruffo : Bien sûr, en silence. Ce que je dis, les juges que je connais le disent aussi. D’ailleurs à Saint-Jérôme, la veille de mon déplacement, nous étions trois juges. Les deux autres juges ont dit qu’ils ne siégeraient plus en Protection. La DPJ leur avait demandé la même chose qu’à moi. Le soir, un juge en autorité a fait des pressions et le lendemain, ils ont continué à siéger.
Gaëlle Trébaol : Que risquaient-ils?
Madame Andrée Ruffo : C’est une question de justice. J’ai été élevée dans un milieu de justice. Mon père n’a jamais eu peur de se lever pour exiger la justice pour ses enfants et ses employés. Je pense qu’on vit dans un contexte où on a peur de se lever, de ne pas être comme les autres, de ne pas être aimé. Le prix qu’on paie, c’est qu’on n'existe plus… On est là si les autres nous donnent existence, moi ce n’est pas ça que je veux dans ma vie. Je ne veux pas vieillir en étant habitée par la peur.
Gaëlle Trébaol : Que pensez-vous de la forte tendance au Québec d’employer un discours « politically correct »? À vouloir plaire à tout le monde, ne risque-t-on pas de ne rien faire?
Madame Andrée Ruffo : À force de ne jamais dire oui ou non, on n'existe pas. Moi, j’en ai marre des compromis, j’en ai marre des consensus! Le consensus, c’est quoi? Tout le monde dilue et on sait plus ce qu’on pense. On n'a plus le droit de penser autrement. Oser dire qu’on n'est pas d’accord, c’est sacrilège. Oh! Elle ne m’aime pas! Combien de fois j’ai entendu des intervenants, qui sortaient de la cour, dire que je n’avais pas été d’accord avec eux parce que je n’aimais pas les travailleurs sociaux. Voyons donc! La Juge a le droit de se faire une idée à partir des témoignages.
Gaëlle Trébaol : Ce que j’entends c’est que voulez continuer à œuvrer auprès des enfants.
Madame Andrée Ruffo : Oui mais quelle forme cela va prendre, je ne le sais pas. Toutefois, j’ai l’impression que je vais le faire avec beaucoup plus de pouvoir, avec beaucoup plus de bonheur et que je vais être plus efficace, ça j’en suis convaincue! Je ne redeviendrai pas avocate. Jai quitté le Barreau parce que j’avais envie de défendre les droits des enfants mais ça a été pire que je pensais... Maintenant, j’ai la grande liberté de dire ce que je pense. Il y a d’autres pouvoirs que les pouvoirs juridiques.
Gaëlle Trébaol : En terminant, il est prévu dans la loi qu’on doit protection aux enfants négligés ou abusés, les enfants handicapés ou ayant un problème de développement à l’heure actuelle sont négligés par le système. Ils ne reçoivent pas ou presque pas de services. Aucune loi ne les protège. Qu’en pensez-vous?
Madame Andrée Ruffo : C’est contraire à la Charte, contraire à la Convention relative aux droits des enfants. Aux États-Unis, il y a « The Right to treatments », le droit aux traitements, et je crois qu’il y a des choses qui devraient être discutées à la Cour, à la Cour suprême s’il le faut pour qu’on puisse établir le droit aux services. Pour les personnes malades physiquement, il y a des lois qui changent. Certaines personnes vont aux États-Unis et reçoivent des traitements couverts mais il semble que les enfants handicapés, ce ne soit pas très important... « Attendez donc et quand ça nous tentera on verra ce qui en est... » Je pense qu’il y a des choses à dire, des choses à exiger. Tous les enfants ont droit aux services dont ils ont besoin, pour moi c’est clair. J’ai toujours été surprise que des démarches n’aient pas été entrprises. Je ne comprends pas...
Gaëlle Trébaol : Merci Madame Ruffo pour cette entrevue.